Le pardon : la redondance du don

« si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle » Mahatma Gandhi

L'erreur

Œdipe figure emblématique de l’erreur

« nul ne fait le mal volontairement » : l’intellectualisme socratique

– L’offenseur ne savait pas ce qu’il faisait

  • Il n’est pas conscient du mal fait => Il n’est pas responsable de ses actes
    • Il relève de l’excuse qui est de l’ordre de la raison
      • c’est comprendre
      • réintégrer l’offense dans l’ordre d’une nécessité, l’ordre d’une rationalité 
      • c’est lui donner des raisons
La faute

– L’offenseur savait qu’il faisait le mal (e.g. vol de portable)

  • C’est intentionnel, le plan de l’acte, la préméditation, il est conscient du mal fait et ce peut-être de la méchanceté pure => Il est responsable de ses actes
    • Il relève du pardon qui est de l’ordre du cœur et pas de la raison

LE PARDON POUR QUOI FAIRE ?

Étymologie = per-donare =  donner totalement (comme par-fait, ce qui est totalement terminé)

  • L’idée d’une extrême générosité => c’est un don total
    • C’est « prendre sur soi », décider que la violence précédente était la dernière violence, sacrifier sa vengeance en quelque sorte et rendre le bien pour le mal
  • Dans la Bible, le mot qui est traduit par « pardonner » a aussi le sens de « laisser aller »
    • Pardonner n’implique pas d’oublier ce qui s’est passé ou de minimiser la faute
      • Cela signifie laisser couler pour son bien-être

– C’est une fonction nécessaire qui existe sous des formes différentes dans toutes les cultures, un invariant sans lequel il n’est pas de coexistence durable possible

  • L’obligation de pardonner est aussi fondamentale pour les échanges humains que l’obligation de donner dont parle le sociologue Marcel Mauss
  • Dire « pardon » est la plus élémentaire politesse, celle qui manque dans les files d’attente, dans le métro, ou au volant des voitures

– Pour se libérer et ne plus souffrir

  • Le but 1er du pardon : retrouver la paix intérieure
    • Un processus qui prend du temps pour pardonner : le pardon est un chemin 
      • à l’opposé du « pardon minute » pour celui qui m’a bousculé dans la rue
      • Il faut prendre le temps de guérir
    • L’homme a une propension à garder en mémoire les choses malheureuses, à gratter indéfiniment ses plaies purulentes
  • Il est plus facile de haïr que de pardonner à ceux qui ont fait le mal, l’élimination de la haine qui veut détruire
    • Briser le cycle éternel de « vengeance-punition », le pardon est censé tuer la haine, sinon c’est la vengeance, la spirale de violence
      • Renoncer à la vengeance, enlève le ressentiment, la rancune, le désir/le droit d’exercer la vengeance (qui ne soulage pas), le poison de la haine
  • C’est vital pour pouvoir retrouver son intégrité émotionnelle
    • C’est un OUI à la vie : c’est une condition de survie
      • Ne plus permettre à l’autre, par son offense passée, de continuer à me faire du mal dans le présent
        • Je lui permets de continuer à me blesser si je reste dans le monde de la vengeance ou si je persiste à me considérer comme une victime
  • Cela aide à vivre mieux
    • C’est une nécessité vitale pour être « bien dans ma peau » et vivre une vie pleine
      • Qui peut être heureux avec un sentiment de rancœur
        • Une blessure non guérie contient des émotions refoulées, non exprimées, qui monopolisent de l’énergie, perpétuent et nourrissent une souffrance passée
    • Une offense non pardonnée, c’est une blessure qui me fait mal et qui peut me rendre malade
      • Pardonner c’est une catharsis, se libérer d’une émotion
        • C’est être en paix avec soi-même, sinon on est ancré dans le passé, difficultés à progresser, à avoir des projets, c’est un cadeau que l’on se fait, une libération, ne plus souffrir, arrêter de se faire du mal pour quelqu’un qui nous a fait du mal

Pour trouver un sens à ce qui m’est arrivé

  • Toute souffrance vraie, à condition de la scruter patiemment, m’apprend des choses importantes sur moi-même. Et par là même, m’ouvre des possibilités insoupçonnées pour moi-même et pour ma relation avec les autres
    • C’est ainsi que l’on peut découvrir le cadeau enfoui sous l’offense
      • La personne qui nous a fait du mal nous a aidé à évoluer et à devenir la personne que l’on est aujourd’hui (« ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » Nietzsche)

– Permet la renaissance de l’amour (« l’amour est plus fort que la haine« )

Pour se pardonner

  • Ce qui est coupable parfois dans un suicide, c’est une manière de tuer l’autre en soi, une manière de ne pas aimer soi–même comme un « prochain »
  • Mais comment reprocher à quelqu’un son impuissance à se pardonner, à se percevoir lui–même autrement ?!
CE QUE LE PARDON N’EST PAS

– Ce n’est pas un geste de supériorité

– Ce n’est pas un geste de la faiblesse

– Ce n’est pas approuver ni cautionner l’offenseur

– Ce n’est pas l’oubli

  • si je pardonne alors je dois oublier ? le devoir de mémoire contre la répétition
  • Mais ce n’est pas non plus tout garder (la graine du fruit)

– Ce n’est pas la clémence

– Ce n’est pas l’amnistie ni la prescription

– Ce n’est pas comprendre mais c’est accueillir

  • comprendre, c’est réintégrer la faute dans l’ordre d’une nécessité, l’ordre d’une rationalité, c’est lui donner des raisons, et donc amenuiser ou supprimer la culpabilité du fautif

– Ce n’est pas forcément la réconciliation avec l’offenseur

  • si la personne est toxique => ne plus la voir et porter plainte en justice si l’acte est criminel

– Ce n’est pas l’excuse (excuser cela veut dire que l’offenseur n’est pas responsable de ses actes)

– Ce n’est pas un compromis (un accord qui est une catégorie politique)

– Le pardon ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu

CE QUE LE PARDON EST

C’est un chemin difficile : il est plus facile de ne pas pardonner

  • C’est l’acceptation & l’accueil de ce qu’il s’est passé
    • On ne peut faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu (même Dieu ne peut faire que le passé n’ait pas eu lieu), ne plus juger après la tempête de ce qui s’est passé
    • C’est « prendre sur soi », décider que la violence précédente était la dernière violence
      • « sacrifier » sa vengeance et rendre le bien pour le mal

– C’est un don

  • Il est « gratuit »
    • il n’a pas de raison  : il est de l’ordre du cœur
  • C’est donner un avenir à l’autre
    • lui dire qu’il ne se réduit pas à ce qu’il a fait
      • qu’il est supérieur à ce qu’il s’est laisser aller à faire : « tu vaux mieux que cela »
    • C’est réaffirmer avec force qu’aucun être humain n’est jamais réductible à la pauvreté et à la misère de tel ou tel de ses actes
  • Redondance du don, répétition : c’est un don qui a été refusé et qui est donné une 2nd fois
    • le pardon redonne le don (e.g. Evangile de Luc Chap 15, la parabole du fils prodigue)

– C’est non seulement refuser de vivre dans mon passé mais le structurer de façon telle qu’il fonde la richesse de mon présent et l’ouvre largement sur mon avenir

– C’est la plus belle expression de l’amour

  • c’est en quelque sorte repousser l’animalité présente dans chacun de nous
  • C’est faire cadeau à l’offenseur de la juste compensation que j’étais en droit d’en attendre
DES CONDITIONS AU PARDON ?

– Jankélévitch dans l’imprescriptible : l’offenseur, le coupable doit me demander pardon ?

  • Mais il n’est pas nécessaire que l’autre m’ait demandé pardon
    • sinon on reste dans l’état de la victime car cela donne tout pouvoir à l’autre
      • on ne peut pas avancer, on reste dans la souffrance
  • et puis on ne peut pas commander à l’autre
QUI PARDONNE ?

– On ne peut pas pardonner à la place d’autrui (comme pour l’amour, la mort)

– Le tort dépasse celui qui l’a reçu => Qui pourrait pardonner ?

– La victime n’est plus là => le pardon est du domaine de l’impossible

COMMENT PARDONNER ?

– C’est moi qui décide que je suis prêt et que je donne le pardon

– On pardonne avec tout son cœur (alors que l’excuse c’est avec la raison)

  • Jankélévitch : « pas qu’avec le ventricule gauche ou l’oreillette droite« 
  • le pardon est gratuit : il n’a pas de raison

On pardonne la faute et pas quelqu’un

  • car l’offenseur a forcément changé, avec le temps n’est plus 100% le même
Jankélévitch

Le pardon de Vladimir Jankélévitch, éditions Aubier-Montaigne, 1967, 1993

– Pour Jankélévitch il y a de l’inexpiable, de l’irréparable dès lors que l’on ne peut plus punir le criminel d’une « punition proportionnée à son crime »

  • De l’inexpiable ou de l’irréparable, Jankélévitch conclut à l’impardonnable selon sa formule devenue célèbre : « Le pardon est mort dans les camps de la mort »

– Jankélévitch affirme que seules les victimes pourraient pardonner à leurs bourreaux et comme elles ne sont plus là pour le faire, le pardon est donc du domaine de l’impossible

– Jankélévitch précise très clairement sa position en affirmant : « Il y a un inexcusable, mais il n’y a pas d’impardonnable. Le pardon est là précisément pour pardonner ce que mille excuses ne sauraient excuser, car il n’y a pas de faute si grave qu’on ne puisse, en dernier recours, la pardonner ». Mais il est indispensable pour pouvoir pardonner que deux conditions soient réunies 

  • « la détresse et l’insomnie du fautif, son repentir, ses remords »
  • « la reconnaissance de sa culpabilité et sa demande de pardon »
Jacques Derrida

Le siècle et le pardon de Jacques Derrida, Le Monde des débats, décembre 1999 

https://www.ufmg.br/derrida/wp-content/uploads/downloads/2010/05/Derrida-Jacques-Le-Siecle-Et-Le-Pardon.pdf

– Jacques Derrida tente de penser ce que c’est que pardonner. C’est le sujet de son séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en 1997

– le pardon est une « Ecologie de la mémoire »

– « Oui, il y a de l’impardonnable, mais n’est-ce pas en vérité la seule chose à pardonner » « qu’il n’y a de pardon, s’il y en a, que là où il y a de l’impardonnable », car  « que serait le pardon qui ne pardonnerait que le pardonnable ? »

– le contexte juridique de l’imprescriptible (s’agissant entre autre des crimes contre l’humanité) n’est en rien équivalent au concept non juridique de l’impardonnable

  • On peut maintenir la notion de crime imprescriptible et pardonner néanmoins au coupable qui l’a commis

« si on ne devait pardonner qu’à celui qui se repent ce serait trop facile car on pardonnerait alors à un autre qu’à celui qui a commis le mal, on pardonnerait à quelqu’un qui a changé. Pour qu’il y ait pardon il faut au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels »

« Le pardon pur doit être inconditionnel et pour avoir son propre sens, il ne doit avoir aucun sens, aucune finalité, aucune intelligibilité même. Le pardon est une folie de l’impossible »

– poursuivre le coupable en justice pour le mal qu’il a fait, puisqu’il mérite d’être puni pour cela, tout en lui accordant le pardon

Paul Ricœur

La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli de Paul Ricoeur, Le Seuil, 2000 ; Points Essais, 2003

– Pardonner, c’est guérir la mémoire en profondeur, c’est la rendre moins obsessionnelle

– Les hommes préféreront toujours que leurs malheurs soient la rétribution ou la conséquence d’une faute ou d’une erreur, plutôt que d’accepter qu’il s’agisse d’un malheur absurde, simplement bête à pleurer

– La victime doit comprendre le coupable ?

  • Pour certains, l’homme n’est rien d’autre que la somme de ses actes et de ses paroles : dans ce cas, le pardon est un exercice difficile
  • D’autres affirment qu’il y a toujours en lui une part d’inconnu, d’inachevé, ils se refusent à rendre le sujet prisonnier de ce qu’il a fait

Au  rang desquelles les écoles de pensée marquées par l’héritage que l’on appelle judéo-chrétien sont plus ouvertes à la notion de pardon

  • « Tu vaux mieux que tes actes », résume en une formule libératrice Paul Ricoeur, favorable à un pari éthique sur la régénération de celui qui a failli puisque, selon lui, le bien est « originaire », antérieur à la faute d’Adam, puisque l’homme a été créé pour le bien
Walter Benjamin

Raconter, est–ce pardonner ? Pourtant, Walter Benjamin suggère qu’il y a un langage possible de la formulation du tort et du pardon, le langage de la narration. La narration serait le langage de la cicatrisation, le travail d’une remémoration jusqu’à l’oubli : « Ainsi se forme la question : la narration n’est–elle pas le meilleur climat et la meilleure condition d’une guérison ? Et si toute maladie était guérissable, en se laissant aller suffisamment loin –jusqu’à son embouchure– en se laissant couler dans le flot de la narration ? Si on considère la douleur comme un barrage, qui résiste à ce flot de la narration, on voit clairement qu’il sera brisé là où le courant de celle–ci sera assez fort pour balayer tout ce qu’il rencontrera sur son chemin, jusqu’à la mer de l’heureux oubli »

Les conditions d’énonciation : Pour revenir enfin sur le pardon comme acte de discours, si le pardon est une de ces paroles ayant force « illocutoire » d’exécution (où dire c’est faire, le performatif), il n’y a pas de vertu magique enclose dans les syllabes du pardon, demandé ou accordé. Ce dernier dépend de conditions d’énonciations hors desquelles il est sans force: « qui » pardonne, et à « qui », quel en est le « langage autorisé », dans quelles circonstances, etc.?

=================== CONFERENCES / MOOC / DOCUMENTATION =================

Sommes-nous capables de pardonner ? >>>  https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/la-culpabilite-44-sommes-nous-capables-de

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/le-pardon-est-il-une-valeur-demodee

https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-vladimir-jankelevitch/le-pardon

l’altruisme comme le don est désintéressé >>> https://www.youtube.com/watch?v=j_8sWbvXZRE

l’échange (Essai sur le don, de Marcel Mauss) >>> https://www.youtube.com/watch?v=kIY4YAo9sd0