LE MAL EST-IL BANAL ?

Paul Ricœur à propos du mal : « c’est ce qui est et ne devrait pas être, mais dont nous ne pouvons pas dire pourquoi cela est »

W.H. Auden, Herman Melville « Le mal n’est jamais spectaculaire, il partage notre lit et a toujours forme humaine »

– Le caractère général du mal : une méchanceté extrême et inexpiable sans aucun but ni bénéfice

  • A différencier de choses mauvaises mais liées à un bien, e.g.
    • la douleur peut être le prix à payer pour la guérison
    • le stress est le coût nécessaire pour se dépasser
  • Tel un faux billet, le mal se transmet

Il y a des formes de mal : une multitude de manières dont le mal peut se produire (mal moral à propos des crimes et fautes commises par les hommes, mal physique causé par les catastrophes naturelles, mal métaphysique qui fait partie inhérente de la nature des choses)

  • le mal naturel : pas d’intention de causer du tort, pas de dessein, e.g.
    • les tremblements de terre, les accidents, les maladies, la mort
      • pose le problème de l’existence d’un Dieu à la fois bon et tout puissant qui laisserait produire ce mal là
  • le mal systémique : considéré comme normal dans des sociétés, et il n’y pas d’intention de causer du tort e.g.
    • l’esclavage
    • la mutilation sexuelle des femmes
    • le traitement des animaux dans l’élevage industriel
    • le recours des pays développés aux travailleurs des pays sous-développés travaillant dans des conditions effroyables pour produire nos biens de consommation
  • le mal complice : une envie de s’intégrer causée par le désir humain de coopérer avec autrui dans certaines situations pourtant inacceptables, d’être un bon membre de la communauté
    • l’expérience de Stanford par Zimbardo : des volontaires jouant le rôle de gardiens de prison abusèrent rapidement de leur pouvoir
      • il est montré que nous sommes vulnérable au glissement dans la perversion
    • l’expérience de Milgrame : une faiblesse dans l’obéissance à un pouvoir institué
  • le mal indifférent : une indifférence au mal fait à autrui dans la mesure où notre désir l’emporte sur les implications que notre action peut produire le mal
    • une négligence de la manière dont notre intérêt personnel peut affecter autrui
  • le mal hérité : peut être produit par notre éducation, notre environnement familial => un manque de « boussole morale », e.g.
    • avoir subit des violences enfant augmente la probabilité den générer une fois adulte
    • avoir grandi dans un quartier violent
  • le mal de l’auto-préservation : on choisit de faire le mal seul moyen de notre survie
    • une logique du moindre mal pour justifier un égoïsme : certains pensent qu’ils évitent à quelqu’un de plus cruel de réaliser cette tache
      • mais des grandes traditions philosophiques ont affirmé qu’il vaut mieux mourir que sacrifier sa vertu
  • le mal utilitariste : une logique du moindre mal (le plus grand bonheur pour le plus grand nombre) => ce dont résulte un bien est bon par définition
    • le dilemme du tramway
    • le fanatisme des révolutions idéologiques, e.g.
      • sacrifier des millions de gens pour le salut de la futur utopie socialiste
    • Les formes les plus dangereuses de faire le mal sont celles où il y a une intention consciente de faire le bien
  • le mal vertueux : faire le mal dans la croyance sincère que l’action est réellement vertueuse -> un devoir moral, e.g.
    • Les persécutions religieuses comme l’inquisition catholique qui brulait les « sorcières » et les incroyants
    • l’Etat islamique décapite les infidèles pour accomplir la volonté de Dieu
      • Les formes les plus dangereuses de faire le mal sont celles où il y a une intention consciente de faire le bien
  • le mal sadique : choisir consciemment de faire le mal en toute connaissance de cause pour sa propre satisfaction une pleine conscience et une mauvaise intention

– La figure du mal incarnée par le nazi, le terroriste, le tueur en série, le criminel en col blanc

  • Les figures du mal extrême ont évolué au cours du temps
    • Dans l’Antiquité et durant très longtemps : le parricide est le pire du pire des maux, le régicide (le père du pays)
      • à l’atrocité de cet acte répondait l’atrocité de la mise à mort du parricide/régicide
    • Aujourd’hui : le crime commis à l’égard d’un enfant car qui représente le massacre de l’innocent
      • l’affaire Dutroux a vu le basculement du pédophile devenir la figure du mal
        • Un changement irrémédiable : on ne parvient pas à s’imaginer un monde où le viol d’un enfant, l’inceste, la pédophilie ne constitueraient pas un scandale

– Une réparation du mal subit est-elle possible ?

  • Par la vengeance
    • « dans la vengeance la passion joue son rôle et le droit se trouve ainsi troublé »
    • C’est la première expression – subjective – de demande de justice
      • Une logique de rétribution
        • La loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent » = pas plus d’un œil pour un œil, pas plus d’une dent pour une dent
          • Compenser une souffrance par une peine équivalente
  • Par la justice rétributive
    • Elle produit un mal pour un mal pour rétablir un équilibre qui a été rompu
      • La différence d’avec la vengeance c’est qu’elle introduit le point de vue du tiers
        • Ce n’est pas la victime qui décide de la peine, mais le juge qui porte sur le mal un discours objectif et distancié
        • N’exige pas que la victime pardonne, mais qu’elle admette que justice a été faite
    • Surtout un avantage défensif : dissuader par la peur de commettre un crime
    • Cela rejoue le mal en permanence => une justice réparatrice
      • Substituer une logique de la réparation pour répondre plus à la souffrance de la victime
        • La commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du Sud en 1995 pour surmonter les blessures de l’apartheid
          • Les juges ne prononcent pas de peines
            • Répondre au mal subit par du récit, de la reconnaissance par ceux qui ont mal agi de leur responsabilité : une catharsis (purgation, libération des affects)
            • Des bienfaits : un regard qui ne sépare pas absolument les victimes et les coupables, prend en compte l’ambivalence des situations
              • Mais des limites : des victimes sont en demande de rétribution … une demande de voir l’équilibre rétabli après le déséquilibre du mal
    • La perte ne sera jamais effacée par la décision de justice
      • La condition sociale de l’homme : des blessures et des pertes définitives
      • « rien ne pourra réparer ce que je n’ai pas eu dans mon enfance » A.Jolien
        • Il y a dans le mal qque chose d’irrécupérable : il y a de l’irréparable
          • la souffrance a un caractère de scandale
  • Par le pardon pour dépasser le besoin de rétribution
    • Il y a reconnaissance du mal commis et affirmation de ce que ses effets cessent
      • Un préalable (Ricœur) : une demande de pardon, une reconnaissance de la faute
    • Une disposition personnelle, un travail intime
    • Une relation à 2 termes : la victime et le bourreau
      • Alors que la justice est liée à la fonction du tiers
    • V. Jankélévitch : « le pardon est mort dans les camps de la mort » Pardonner ? dans L’imprescriptible
      • Demander pardon et s’avouer coupable sans réserves ni circonstants atténuantes
      • Rejette toute forme d’absolution des crimes nazis : l’extermination des juifs est « le produit de la méchanceté pure »
        • France, 1964 : loi sur l’imprescribilité des crimes contre l’humanité
DES TENTATIVES POUR EXPLIQUER L’EXISTENCE DU MAL

– Le problème du bien et du mal : pourquoi il y a du bien et du mal ?

  • Qu’est-ce que le mal ? une énigme, le caractère aporétique de la pensée du mal
    • Les limites du langage : un problème pour le penser, le définir dû à l’extrême diversité des formes du mal (e.g. péché, souffrance, mort)
      • « à chaque jour suffit sa peine » la sagesse populaire à propos des ressources infinies du mal qui accompagne chaque jour notre existence
      • Une résignation : ce monde n’est qu’une « vallée de larmes », accepter en silence notre lot de souffrances « faire contre mauvaise fortune bon cœur »
    • Les images seraient-elles plus adaptées ?
  • Le « scandale du mal » qui est le mal des innocents : les échecs des tentatives pour en rendre raison (les mauvaises justifications de la misère humaine)
    • Le mal est le problème majeur de la condition humaine : les limites des discours théologiques et philosophiques
  • Le défi que pose le mal pour la foi et la religion chrétienne
    • Le paradis terrestre était d’être vertueux dans un royaume de jouissance
    • Les souffrances de Job dans l’Ancien Testament : le scandale du mal, Job souffre alors qu’il n’a pas péché => un mal subi
      • Accepter les épreuves de la vie comme ses bienfaits
      • Job essaye de comprendre pourquoi, n’est-ce pas justifier le mal ?
        • La logique de la rétribution (tout mal subit est la rétribution d’un mal commis)
          • Mais les voies du Seigneur sont insondables
    • Il y a une illusion du mal
      • Dissoudre la réalité du mal : le mal n’est qu’une privation du bien, un non-être
      • Une distance devant le mal qui reste comme extérieure à nous
    • Le seul mal véritable est l’absence de sagesse de l’homme qui nous fait nous révolter devant ce que les hommes appellent le mal
  • La Shoah : comprendre pourquoi ces actes ne sont pas apparu comme mal/mauvais pour les acteurs qui les perpétraient ?
    • Aujourd’hui en Europe, une conception universalisme (e.g. les Droits de l’Homme) de l’être humain est une évidence
  • St Augustin, une question qu’il s’est posé toute sa vie : « unde malum », d’où provient le mal ?
    • Qu’est ce qui fonde le bien et le mal ?
  • La souffrance humaine face au mal renvoie à une réflexivité
  • Pourquoi moi ?
    • La présence de l’autre pour partager sa souffrance : la pitié et la compassion
      • L’autre ne vit pas ma souffrance mais il y la consolation de l’autre : l’accueil de la plainte de celui qui souffre
  • Pascal, une attitude qui évite d’affronter le mal directement : la méthode de la diversion
    • « un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au-dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles »
      • Celui qui ne s’y est pas préparé est surpris par la mort par rapport à celui qui a accepté sa propre condition
  • La psychanalyse : des moyens que l’on met en œuvre pour obtenir des satisfactions pour ne pas sombrer dans la détresse et l’angoisse
    • Une des sources de nos souffrance est le dénie que la réalité extérieure oppose à la satisfaction de nos besoins ou de nos instincts (principe de plaisir)
      • Le principe de réalité : une « sublimation » par l’art ou l’activité intellectuelle qui peuvent être une défense contre cette souffrance (« un déplacement de la libido »

– Il y a toujours dans le mal une radicalité qui résiste à l’explication, mais il y a certaines tentatives d’explication

  • Platon, Gorgias « Nul n’est méchant volontairement »
    • Tout homme agit selon une certaine idée du bien
      • l’homme fait donc le mal par ignorance
        • il a une opinion erronée au sujet de la chose qu’il désire
          • il prendre un mal pour un bien : peut désirer le mal en concevant ce mal comme un bien
    • Nul ne fait le mal pour le mal mais seulement pour le plaisir qu’il y trouve ou un bien quelconque qu’il en attend
      • Le sadique (un pervers) fait pour le plaisir qu’il y trouve, et son plaisir pour lui est un bien
    • La solution de Socrate : l’intellectualisme moral
      • si nous pouvons dépasser cette ignorance, avoir un savoir du bien et du mal, alors nous pouvons agir de façon vertueuse et donc ne pas faire le mal
        • Sera contredit par St Augustin : on peut commettre volontairement le mal pour le mal, par pure malice, par simple amour du mal, et son origine réside dans la volonté et l’orgueil (le récit du vol de poires dans Les Confessions)
          • Le simple plaisir de désobéir, de transgresser le commandement divin « tu ne voleras point » par orgueil et non pas besoin ou nécessité
          • Le péché originel : le triomphe des désirs charnels sur le vouloir rationnel => quelque chose ne nous n’est plus sous notre contrôle
            • St Paul : notre incapacité à faire le bien que nous voulons et la facilité avec laquelle nous accomplissons le mal que nous haïssons
              • « je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas »
  • La question de l’origine des maux : l’existence du mal remet en cause la tout puissance de Dieu ou sa toute bonté
    • Pour les chrétiens, l’homme est seul responsable du mal car Dieu leur a donné le libre arbitre : les hommes sont les seuls responsables de leurs malheurs
      • La liberté est au fondement du choix moral
        • Le libre arbitre humain pour disculpe Dieu de la responsabilité du mal
          • Mais Dieu devient coauteur du mal si il n’empêche pas l’homme de faire un mauvaise usage de son libre arbitre
    • St Thomas : le mal n’est qu’une pure privation, un défaut de bien
      • Il n’est pas une notion première et ne se comprend que par rapport au bien
      • Aristote, le bien est « ce à quoi toutes les choses tendent »
        • L’etre n’est vraiment que lorsqu’il est achevé, parfait : c’est le bien
      • Le mal est l’écart entre ce que la chose devrait etre (son essence) et ce qu’elle est effectivement c’est une privation
      • Une théodicée : l’univers créé est le meilleur possible par rapport au tout, mais pas par rapport à ses parties (une perfection relative)
        • Le défaut de bien est nécessaire du point de vue du tout (le mal que nous déplorons reflète notre point de vue limité de l’univers
          • L’univers pour etre « le meilleur possible » doit comporter des degrés de bonté multiples et inégaux
            • La présence du mal contribue à la perfection ontologique du monde
          • La perfection de l’Univers requiert la présence de différents degrés de bonté

 

  • Spinoza : une invention humaine, le mal n’existe pas en soi mais relativement
    • Ethique, livre II définition 6 « par réalité et par perfection, j’entends la même chose » il n’y a ni bien ni mal dans la nature
      • Un individu possède toute la perfection que sa nature, son essence comporte (en lui-même, sans le comparer, il n’est ni parfait, ni imparfait)
        • Une certaine humilité devant ce qui est : l’homme doit accepter de vivre dans un monde régit par la nécessité
          • « l’aveugle n’a pas à souffrir puisque la cécité fait partie de son essence »
        • Ce que nous appelons mal procède d’une comparaison entre ce qu’une chose est effectivement, et ce que nous imaginons qu’elle aurait dû être
          • Est mauvais ce qui diminue notre puissance d’agir (la tristesse)
    • Une illusion finaliste où l’homme s’imagine que les choses ont été créés par Dieu à leur intention
      • interpréter le bien et le mal à l’aune de ses propres attentes et désirs

 

  • Les Théodicée, un optimisme : la question des rapports de Dieu et du mal (« le problème du mal »), de l’existence du mal et de l’existence de Dieu (mot inventé par Leibnitz – sur théos et dikè la justice – dans Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, 1710)
    • Essayer de concilier l’existence du mal avec les attributs traditionnels de Dieu (toute-puissance, bonté, justice)
      • il s’agit de montrer que malgré les apparences, Dieu agit avec justice
        • Rendre justice à Dieu, le défendre à la manière d’un avocat qui défend son client accusé
          • Au 18e siècle à un moment ou le christianisme commence à perdre du terrain et le rationalisme triomphe chez les philosophes
    • Montrer que les 5 propositions suivantes peuvent coexister sans incohérence (si on supprime l’une d’entre elles alors cela dissout le « problème du mal »)
      • (1) Dieu existe
      • (2) Dieu est créateur de toutes choses
        • Si comme pour les grecs anciens il met en forme une matière déjà existante alors des contraintes structurelles sont imposées à Dieu ce qui pourrait expliquer la présence du mal dans notre monde
      • (3) Dieu est tout puissant
        • Ce qui n’est pas le cas e.g. dans le manichéisme où existe une lutte permanente entre les 2 notions du Bien et du Mal
      • (4) Dieu est bon
        • Le Dieu de Voltaire (déiste) qui lance la machine du monde et qui n’y intervient plus par la suite
      • (5) Le mal existe
        • La tradition chrétienne considère que le mal n’existe pas en tant que tel mais qu’il n’est qu’une privation d’un bien que l’on devrait avoir (e.g. la maladie comme privation de la santé, un aveugle est privé de la vue, la faute morale comme privation de bonté)
    • Malebranche : « sa Sagesse a rendu Dieu impuissant »
      • Les exigences de la sagesse de Dieu le contraigne à agir dans le gouvernement du monde selon des « volontés générales » (les lois de la nature, e.g. les lois de la chute des corps) qui ne peuvent pas tout gouverner de manière bonne (une tuile qui tombe et tue un homme)
    • Leibnitz : dans les Essais de Théodicée, au nom du « principe du meilleur » qui guide nécessairement Dieu, choisit le meilleur des mondes possibles
      • C’est le principe de moindre action : le maximum d’effets avec le minimum de moyens
      • C’est un moindre mal dans « le meilleur des mondes possibles »
        • Le mal concourt à l’harmonie générale du monde
      • Une relativisation du mal : ce n’est qu’un moyen au service d’un bien supérieur
        • Une justification esthétique du mal qui est comme l’ombre sur un tableau pour rehausser la lumière
      • Le mal n’est qu’une erreur de perspective, qu’une tare de notre entendement fini, incapable de saisir l’harmonie parfaite du monde
        • Le mal n’est qu’un épiphénomène dérisoire
      • La perfection du tout ne coïncide pas nécessairement avec celle des parties
        • Ce maximum de perfection comprend une part de mal
          • Le mal est une partie nécessaire au tout
      • A la différence de Dieu, nous ne disposons pas du bon point de vue qui nous permettrait de juger adéquatement de la qualité du monde
        • Ce que nous trouvons comme un mal se justifie en vue d’un bien plus grand
          • Il n’est pas possible qu’un monde soit sans mal => le mal existe indépendamment de la volonté de DIEU
        • Voltaire se révolte dans Candide : ce monde ne peut pas être le meilleur avec toutes ces catastrophes
        • Une critique de l’optimisme et du « tout est bien » des théodicées
          • Suite au tremblement de terre de Lisbonne 1755, Voltaire doute de l’existence d’un Dieu qui tolèrerait une telle catastrophe
            • le vécu de ce tremblement de terre a joué un rôle déterminant dans le refus des théodicées
          • Pour Voltaire, la question du mal est insoluble que ce soit du côté philosophique ou théologique : « Je me sens irrésistiblement déterminé à croire le mal nécessaire puisqu’il est. Je n’aperçois d’autre raison de son existence que cette existence même »
    • Dostoïevski, pour Ivan Karamazov le mal est injustifiable : comment concilier la providence divine avec la souffrance d’un enfant innocent (le symbole même du scandale du mal) ?
      • Les Frères Karamazov « l’harmonie suprême (du royaume de Dieu) ne vaut pas une seule des larmes de cet enfant qu’on vient de martyriser »
      • Le cœur humain ne peut accepter un châtiment infligé à un innocent dès sa naissance à cause de la faute d’un autre homme (Adam)
        • « un innocent ne saurait souffrir pour un autre, surtout un petit être ! »

 

  • Rousseau : le mal est l’effet des blessures de l’amour propre infligées par la compétition entre les hommes
    • L’homme est originellement bon et la vie sociale le corrompt
    • Une distinction entre un mal général et un mal particulier (le mal que fait l’homme)
      • Le mal particulier doit être réduit au bénéfice du bien général, de l’ordre
        • « tout est bien » devient « le tout est bien »

 

  • Kant : l’égoïsme est la source de tout mal
    • « L’amour de soi, pris comme principe de toutes nos maximes, est la source de tout mal »
      • Il est mal de faire passer les exigences de cet amour avant celles de la morale (nos devoirs)
        • c’est un « mal radical inné dans la nature humaine », radical car il corrompt le fondement de nos maximes
          • « radical » car c’est un mal qui vise à anéantir la racine même de la liberté humaine
            • E.Kant, La religion dans les limites de la simple raison : le mal est le résultat d’un choix express, d’une décision imputable à l’ordre de la volonté, le choix de « renverser l’ordre moral des motifs » en se préférant soi-même et ses inclinations à la loi morale faire passer l’amour-propre avant la loi morale

 

  • Hegel : la présence du mal dans l’Histoire n’est qu’un moment dans la réalisation globale du Bien

 

  • La théorie situationnelle (Annah Arendt, Stanley Milgram) : n’importe qui dans une situation donnée peut commettre le mal
    • Hannah Arendt, 1945  « le problème du mal sera la question fondamentale de la vie intellectuelle d’après-guerre en Europe »
      • Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951 « les régimes totalitaires ont découvert sans le savoir l’existence de crimes que  les hommes ne peuvent ni punir, ni pardonner. En devenant possible, l’impossible devient le mal absolu, impunissable autant qu’impardonnable, celui que ne pouvait plus expliquer les viles motivations de l’intérêt personnel, de la culpabilité, de la convoitise, du ressentiment, de l’appétit de puissance, de la couardise ; celui par conséquent que la colère ne pouvait venger, que l’amour ne pouvait endurer, ni l’amitié pardonner »
      • Etiqueter les gens comme mauvais serait une forme « d’altérisation » où nous projetterions sur d’autres individus des aspects de nous-même que nous n’aimons pas de façon à nous persuader que nous ne les possédons pas
        • Ce serait nous persuader que nous sommes « bons »
          • nous aveuglant sur nos propres failles morales
        • « ce ne sont pas seulement les autres qui commettent le mal, c’est nous »
          • Le mal est une part de la nature humaine ordinaire
      • Pour désigner ce qui était advenu avec la Shoah, elle a d’abord parlé en référence à E.Kant de « mal radical » impunissable et impardonnable
      • Puis, suite au procès Eichmann, elle a ensuite parlé de « banalité du mal » : « il ne touche pas aux racines, c’est-à-dire qu’il n’a pas de profondeur, et que c’est pour cette raison qu’il est si difficile à penser, puisque la pensée, par définition, veut atteindre aux racines. La mal est un phénomène superficiel et, au lieu d’être radical, il est simplement extrême… plus quelqu’un est superficiel, plus il est probable qu’il sera prêt à céder au mal »
        • Ce n’est plus comme Kant pense des « mobiles intelligibles » (se préférer soi-même à autrui)
          • l’égoïsme et les intérêts personnels ne font pas le poids pour penser un phénomène comme l’holocauste
          • Levinas, Le scandale du mal « l’arbitraire irreductible du mal ‘méchant’, du mal sans répondant ni réponse » = l’absence de tout motif ou de toute raison compréhensible dans les crimes commis par les responsables nazis
            • Claude Lanzmann
              • « l’obscénité absolue du projet de comprendre »
              • « l’acte de transmettre seul importe et nulle intelligibilité, c’est-à-dire nul savoir vrai, ne préexiste à la transmission« 
        • Les bourreaux ne sont pas des monstres diaboliques mus par des penchants sadiques
          • mais des êtres sans profondeur, superficiels, obéissants : « les actes étaient monstrueux, mais le responsable était tout à fait ordinaire, ni démoniaque, ni monstrueux »
          • Eichmann « n’aurait eu mauvaise conscience que s’il n’avait pas exécuté les ordres » et était incapable de ressentir de la compassion pour ses victimes
        • Un nouveau criminel : le contraste entre la médiocrité d’un individu et la monstruosité de ses crimes
          • « …du constat d’une disproportion entre la monstruosité des crimes commis, et la personnalité ordinaire de ceux qui les ont commis »
        • Il y a une désintégration de la personne morale dans une pure superficialité intellectuelle et affective
          • Ce ne serait que la résultante du « vide de la pensée », une absence à soi, aux autres et au monde
            • Le mal c’est l’absence de pensée (manque d’intelligence, imagination, empathie) : la pensée comme remède au mal
              • L’intellectualisme socratique
      • Hannah Arendt amène le mal dans l’humanité
        • Alors que la monstruosité est la tendance à exclure le mal de la condition humaine, d’en faire l’apanage du monstre
        • C’est dans le vide de la pensée que surgit le mal, une incapacité à penser
          • Une incapacité à maintenir un petit espace de délibération intime
        • Une solution est d’intégrer le point de vue de l’autre en soi par un dialogue avec soi-même où l’on se sent mis en demeure de répondre devant un autre
          • une actualisation de la pluralité qui est la condition première de l’humanité : « se livrer à ce dialogue silencieux avec soi-même que depuis Socrate et Platon nous avons coutume d’appeler penser »
      • Qu’est-il arrivé à leur conscience ?
        • Une surdité psychique, un refus de conscience qui est d’être incapable de « circuler entre les différentes parties de soi » Deleuze
          • Une « bêtise » due à l’abdication de la pensée au profit d’un prêt-à-penser offert par le système : un homme-système
            • Un « exosquelette » qui empêche de se confronter à ce que l’on est
        • Pourquoi des gens ordinaires tournent mal ? des expériences qui font écho à l’hypothèse d’Annah Arendt sur la « banalité du mal »
          • L’expérience de Milgrame (1961) relaté dans Soumission à l’autorité
            • une faiblesse dans l’obéissance à un pouvoir institué
          • L’expérience de Stanford par Zimbardo (1971) où il est montré que nous sommes vulnérable au glissement dans la perversion (des volontaires jouant le rôle de gardiens de prison abusèrent rapidement de leur pouvoir)
            • ce n’est pas la personnalité des agents qui prédispose à agir mais d’abord le contexte => la situation dépersonnalise l’individu et le pousse à mal agir
              • « une fois que vous mettez un uniforme et qu’on vous donne un rôle, vous n’etes plus la même personne. Vous devez agir en fonction de votre costume et de ce qu’il signifie »Nietzsche : la souffrance comme épreuve pour atteindre la vertu

 

Plaute

« homo homini lupus » repris par Hobbs

Spinoza

« La haine n’est jamais bonne »

« l’homme est un dieu pour l’homme » – Homo homini Deus est – le scolie, proposition 35 de la partie 4 de l’Éthique

Leibnitz

« Nous savons que souvent un mal cause un bien, auquel on ne serait point arrivé sans ce mal »

Voltaire

« Éléments, animaux, humaine tout est en guerre. Il le faut avouer, le mal est sur terre : son principe secret ne nous est point connu »

Simone Weil

« Lorsqu’un groupement d’humains se croit porteur de civilisation, cette croyance même le fera succomber à la première occasion qui pourra se présenter à lui d’agir en barbare »

Freud

« Les braves gens n’aiment pas que l’on évoque la tendance innée de l’être humain au « mal », à l’agressivité, à la destruction et, du coup, aussi à la cruauté »

Levinas

« La violence appelle la violence. Mais il faut arrêter cette réaction en chaine. La justice est ainsi. Telle est du moins sa mission une fois que le mal est commis. »

==================== LEXIQUE =======================
  • amoral = qui ne relève pas de la morale
  • antinomie (nomos = la loi) il y a 2 lois contraires
  • axiologie : axia = le prix d’une chose
  • catharsis : purgation, libération des affects
  • crime contre l’humanité : actes qui nient l’essence de l’homme en tant qu’homme
  • déontologie : étymologie = ce qui doit être fait
  • éthos : étymologie = comportement
  • heuristique : qui sert à la découverte
  • herméneutique : science de l’interprétation
  • kairos : occasion favorable
  • monstre : étymologie = tout ce qui sort de l’ordinaire (extraordinaire)
  • morale kantienne : une « morale de l’intention bonne » qui s’appuie sur des principes universels indépendants des circonstances
  • rétribution : toute souffrance est méritée car elle est punition d’un péché individuel ou collectif, connu ou inconnu
    • la théorie de la rétribution est la première des visions morales du monde
  • superfluité : ce qui est superflu
  • théogonie : récit de la naissance des dieux
  • théophanie : manifestation, révélation divine