LES 3 FORMES D’AMOUR (eros/philia/agapé)

Une montée en puissance du désintéressement

éros : l'amour passion

– Le corps qui commande et pas la raison : la dimension érotique

  • l’amour fou (« le coup de foudre »)
  • peut conduire à agir de façon irrationnelle car c’est surtout le corps qui parle, amour physique : désir appelant contact

– Une attirance, une pulsion

  • Une tension, mouvement, élan, les « atomes crochus »
  • Souvent dénoncé mais aussi glorifié : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » Hegel 

– La versatilité et l’intermittence

  • opposé à la solidité de l’amitié

– Une passion, peut-être violente

  • à l’opposé de la douceur et de la constance de l’amitié qui est une liberté, un consentement pas une passion

– Inassouvissable, infini, le désir sans fin

– Possessif, jaloux, dominateur, égoïste

  • c’est l’amour qui prend et qui consomme

– Est contradictoire : a une structure dialectique

  • Se nourrit presque autant de l’absence de l’être aimé (besoin du manque, si en « perfusion » alors le désir disparaît) que de sa présence
    • Il faut qu’il y ait du manque pour qu’il y ait du désir et il faut du désir pour qu’il y ait du plaisir : manque ⇒ désir ⇒ plaisir
      • Dans le mariage l’objet du désir est toujours présent…organiser des petites ruptures pour relancer le désir

– Traite l’autre comme un moyen de satisfaction de soi

  • c’est à l’opposé du principe fondamental de la morale kantienne (l’impératif catégorique kantien = traiter l’autre toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen)

 

philia : l'amour d’amitié

Aristote, Éthique à Nicomaque, livre IX  « sans ami, personne ne choisirait de vivre »

QU’EST-CE QUE L’AMITIE ?

– C’est la forme spirituelle et éthique de l’éros

  • une relation désintéressée qui a surmonté l’érotisme
  • un amour sans sexe
  • une sublimation du désir
    • dans le mariage :  étincelle (éros) qui devient un foyer (philia)

– Elle est fondamentale pour tout le monde car nous sommes des êtres sociaux, politique

  • Aristote « l’homme est un animal politique » 

– L’amitié permet d’être soi

  • pas je, être soi-autre : ce n’est que par rapport à un autre qu’être soi est possible 
  • c’est un don qui permet à chacun d’être lui-même, ce qui lui est propre
    • Nous sommes tous des êtres incomplets : aimer, c’est aussi accepter que l’autre ne nous comble pas complètement. Qu’il ne peut pas répondre à toutes nos attentes, qu’il ne peut pas nous compléter à 100%
  • Un ami est quelqu’un qui nous donne la totale liberté d’être soi-même
    • Un ami accepte qui je suis
      • mais aussi m’aide à devenir ce que je dois être, à m’épanouir (Nietzsche « deviens ce que tu es »)

– C’est d’abord une passion, et ensuite c’est un choix : c’est le devenir vertu de la passion d’aimer

  • une passion (comme dans l’eros), le pathos, coup de foudre (!), car cela s’impose à soi, pas une décision de la volonté, c’est spontané, irrésistible
    • L’ami n’est pas une personne que l’on a voulu chercher à avoir comme ami (on ne pourra jamais trouver si on va sur internet, car on veut)
      • On ne l’a pas choisi, cela s’est fait
  • et ensuite, c’est un choix, l’ethos, c’est volontaire on décide de continuer à aimer
    • L’amitié est une élection (par contre, on ne choisit pas sa famille, ses parents, son frère), elle est sélective (pas d’universel dans l’amitié) contrairement à agapé (la charité) qui prétend être universel
    • avoir des « atomes crochus », des affinités, des points communs : plus les centres d’intérêts communs sont nombreux, plus l’amitié a de chances de devenir forte

il faut du temps : L’amitié peut commencer par être copain, il faut du temps pour se découvrir dans une relation interpersonnelle et devenir une profonde amitié

Un partage de valeurs morales communes : dire ce que l’on pense sans heurter le système de valeurs de l’autre et sans le juger lui

– On donne sans calcul et celui qui reçoit fait don de sa réception

  • Aristote : « l’amitié consiste à aimer plus qu’à être aimé »
  • Donner sans attendre mais recevoir aussi, sinon on s’épuise, la source se tarie
    • L’altruisme est originairement égoïste, et l’amour ne se peut concevoir que dans une dialectique où l’on est celui qui reçoit avant d’être celui qui donne
  • Ne rien attendre de l’ami : c’est pas du donnant-donnant, l’engagement est le plus souvent le plus inapparent, on s’engage par rapport à l’ami à lui souhaiter ce qu’il lui faut pour être, pas nécessairement des cadeaux extérieurs, mais un engagement de notre être envers l’être de l’autre 
    • Ne rien demander à l’ami
      • l’autre saura nous aider sans que l’on ait à le lui demander
  • L’amitié n’a d’autre fin qu’elle-même (autotélique)
    • elle n’est pas fondée sur l’utilité ou la recherche du plaisir

– Une liberté de choisir d’être ami 

  • L’ami est élu librement à la différence des relations de parenté excluant le choix (on peut subir sa famille), marquées par l’inégalité (l’aîné n’est pas le cadet) et souvent empoisonnées par des affects (e.g la jalousie)

– La réciprocité : c’est un sentiment forcément partagé, réciproque

  • Je ne peux pas être l’ami de quelqu’un dont je ne suis pas son ami
    • alors que je peux être amoureux de quelqu’un qui peut ne pas être amoureux de moi
  • Il ne suffit pas qu’il soit mutuel mais il faut aussi que les parties qui s’entr’aiment sachent leur réciproque affection, car si elles l’ignorent elles auront de l’amour, mais non pas de l’amitié

– La bienveillance qui doit être réciproque

  • Souhaiter tout ce qui est bon pour l’ami 
  • On ne suppose même pas qu’un ami puisse se retrouver dans le besoin, tant on se soucie véritablement de lui procurer le meilleur sans jamais qu’il ait à la demander
    • L’écoute réciproque, être attentif à l’ami
      • Le plaisir de la conversation, le partage de peines et de bonheurs
      • Ne pas interpréter => demander à reformuler
  • Contribuer au bien-être de l’autre, nourrir ses besoins
    • L’entraide, l’échange de conseils, le soutien, rester toujours disponible
  • L’ami vrai, c’est celui qui sait regarder sans envier notre bonheur :  se réjouir du succès d’un ami

– La douceur et la constance de l’amitié

  • un consentement pas une passion
    • opposé à la passion amoureuse qui peut-être violente

L’estime et l’admiration de l’autre

– Une similitude des caractères

– Le partage (e.g. de loisirs)

– Une intimité

– Accepter l’autre tel qu’il est : on aime l’ami comme tel et pour ce qu’il est

  • Ami avec l’autre en vue de ce qu’il est, de le laisser déployer son propre être et pas pour autre chose (pas pour son argent, pas parce qu’il est sympathique)
  • C’est une altérité au sein d’une quasi fusion
    • Montaigne, Les Essais, livre 1, chapitre 28 : « parce que c’était lui, parce que c’était moi » : l’amitié parfaite, vraie, entre Montaigne et La Boétie => c’est la réponse de Montaigne car pour lui, la différence n’est pas un obstacle à l’amitié

– Faire confiance en l’ami, pouvoir lui faire des confidences sans penser qu’il pourrait nous trahir

  • Nietzsche « Ce qui me rend triste ce n’est pas que tu m’aies menti, c’est que dorénavant je ne pourrais plus te faire confiance« 

– Lui laisser son jardin secret

  • Ne pas vouloir tout savoir sur l’autre, ne pas envahir son espace de liberté
  • Derrida : l’amitié c’est la reconnaissance de l’altérité radicale de l’autre, de son irréductible secret, qui est à la base de la relation amicale
    • « L’amitié ne garde pas le silence, elle est gardée par le silence » (Politiques de l’amitié) => elle implique de ne pas tout se dire, un art de la distance et un devoir de réserve

– La joie d’aimer : La présence de l’autre est une fête, la joie d’aimer

  • « Aimer c’est se réjouir » Aristote

CE QUE L’AMITIE N’EST PAS

– Ce n’est pas la camaraderie, pas un copain, pas non plus une “bonne relation”

– Pas comme dans la relation père-fils où il n’y a pas de « choix » de l’ami, où c’est une relation inégale

– Pas comme dans le rapport amoureux/éros  où tout est réglé par le désir sexuel

– L’amitié ne peut exister qu’entre gens de biens et de qualité

  • elle demande loyauté, droiture, grandeur d’âme, générosité, etc.
  • et pas mesquin, pas envieux, pas déloyaux, pas intéressé, pas superficiel, etc.

– Ce n’est pas un intérêt bien compris, ne peut être confondu avec les alliances naturelles ou sociales qui répondent d’abord à un besoin, comme le mariage

  • n’est pas fondée sur l’utilité ou la recherche du plaisir (e.g. parce qu’il me fait rire, parce qu’il me donne de bons conseils, parce qu’il m’ouvre des portes, parce qu’on se fait de bonnes bouffes) 

– l’ami ne doit pas malmener nos valeurs

  • e.g. si l’honnêteté est en haut de mes valeurs, quelqu’un que l’on aime nous a menti « Ce qui me rend triste ce n’est pas que tu m’aies menti, c’est que dorénavant je ne pourrais plus te faire confiance » Nietzsche

 – Ce n’est pas une dépendance comme dans eros

– Aristote « celui qui a beaucoup d’amis, il n’a pas d’amis » >>> le grand nombre d’amis sur les réseaux sociaux …

– une distinction romaine : l’ami se distingue de l’associé (on n’est qu’en rapport avec lui, pas de tendresse ni d’affection profonde avec lui)

– Tant que l’on reste dans l’ego pas de possibilité d’amitié, il faut entrer dans l’être, il faut qu’un autre me l’accorde, être soi ne va pas de soi-même, c’est le vrai ami qui nous montre qui on est, un travail de déprise, laisser être

  • Heidegger : Tant qu’on pense qu’on a choisi un ami, ce n’est pas un ami

 

agapé : l'amour du prochain

– Va encore plus loin dans la gratuité que philia

  • L’amour chrétien, la morale chrétienne : nous nous aimons comme créatures de Dieu, la charité (caritas)
    • prétend être universel, totalement désintéressé, gratuité totale
      • « Dieu est amour »
  • Ne choisit pas qui aimer, il aime toute l’humanité, aimer tout homme simplement parce qu’il est homme
    • quand il fait du bien à un homme particulier, c’est au nom de son amour pour tous les hommes

– Est inspiré par la négation de soi et le dévouement à l’autre

– Comme la justice, traite son prochain de la même manière

  • l’amitié comme l’amour sont injustes

– Ce n’est pas un sentiment de pitié ou de sympathie qui fait que je tends à vouloir faire du bien à quelqu’un

– Nous pousse vers une sortie de soi (on met entre parenthèse son égo)

  • une problématique religieuse : l’autre apparaît comme transcendant, extérieur à nous

– Va jusqu’au pardon

  • et va même jusqu’à l’amour de l’ennemi
  • Dans l’amour du prochain, aimer ce n’est plus accorder une faveur à un privilégié préféré entre tous, mais un devoir : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” (commencer d’abord par s’aimer soi-même)
    • aimer absolument tous les hommes, même nos pires ennemis

– La réconciliation d’éros et agapé dans le mariage où on se jure fidélité

Aristote
  • Commencer par être l’ami de soi-même : aime et on t’aimeras
  • L’ami est un autre moi-même, un alter-égo
  • « sans ami, personne ne choisirait de vivre »
  • « l’amitié consiste à aimer plus qu’à être aimé »
  • « Aimer c’est se réjouir »
Platon 
  • « L’amitié, c’est une égalité qui s’établit et qui se conserve par la conformité des mœurs« 

Cicéron
  • « L’amour est le désir d’obtenir l’amitié d’une personne qui nous attire par sa beauté » 
Sénèque
  • L’amitié est une relation vers le summum du désintéressement
  • Une relation psychagogique : on se transforme dans l’amitié, c’est un véhicule vers la sagesse
  • Un vrai lien, c’est de pouvoir se passer du lien, au prix de la possibilité de pouvoir être seul
  • Prendre l’ami pour lui-même, une altérité = un alter-ego
  • L’amour a pour cause la beauté (physique, morale) et pour but l’amitié
  • L’amitié est un amour sans sexe, une sublimation du désir
  • L’amitié c’est comme le jeu de paume : c’est un échange bien fait, bien donner et bien recevoir, la balle est totalement indifférente, ce qui compte c’est l’échange >>> le but est de continuer l’échange

  • « Aucun bien n’est agréable à posséder si on n’y associe personne« 

Montaigne : la « parfaite amitié » 
  • Est une connivence aussi rare que totale: « chacun se donne si entier à son ami » (Les Essais)
  • C’est une expérience purement singulière où le sujet devient lui-même auprès de l’autre, même après sa mort.
  • « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut que s’exprimer, qu’en répondant : parce que c’était lui ;  parce que c’était moi » Essais, livre 1 chap 28. L’amitié parfaite, vraie, entre Montaigne et La Boétie : un coup de foudre !
    • Les Essais, livre 1 chap 28 : On a dit que les Essais « sont le tombeau de La Boetie » écrits par Montaigne pour faire son deuil, la vie de Montaigne dévastée par la mort de La Boetie
    • La différence n’est pas un obstacle à l’amitié : Montaigne ne trouve qu’une seule réponse « parce que c’était lui, parce que c’était moi »
  • Une altérité au sein d’une quasi fusion
La Rochefoucauld  

« C’est l’intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir »

kant

Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.”

Spinoza

L’amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.”

Nietzsche : l’ami est cet être « lointain » 
  • Qui me pousse à me dépasser, à surmonter ma condition humaine, trop humaine – l’amitié est une communauté tendue vers l’éclosion du « Surhumain »
  • D’où des rapports d’émulation, de rivalité et même d’inimitié entre les amis véritables : « Il faut honorer dans son ami l’ennemi même » (Ainsi parlait Zarathoustra)
  • « Ce qui me rend triste ce n’est pas que tu m’aies menti, c’est que dorénavant je ne pourrais plus te faire confiance »

Camus 

« Ne marche pas devant moi, je ne suivrai peut-être pas. Ne marche pas derrière moi, je ne te guiderai peut-être pas. Marche à coté de moi et sois mon ami« 

Lacan
  • « l’amour c’est donner à l’autre quelque chose que l’on n’a pas (c’est-à-dire son manque) et dont il ne veut pas (l’autre n’attend rien) »
    • Le bonheur arrive lorsque nous acceptons de recevoir quelque chose que l’on n’attend pas et qui ne nous fait pas peur
      • On ne reçoit jamais autant que lorsque l’on n’attend rien.