Autrui : à la fois proche et lointain

Baudelaire « l’autre est à la fois proche et lointain »

– Le terme autrui provient du latin alter (« autre ») : c’est un être humain (i.e. pas un objet inanimé, ni un animal) mais différent de moi = un autre que moi, les autres, l’ensemble des hommes

  • Ce qui définit essentiellement autrui, c’est d’être un moi pensant pareil à moi-même
    • J’ai immédiatement la certitude de l’autre comme une autre conscience mais dans l’élément de l’altérite
      • Un être conscient : tout comme moi-même il a des pensées, des passions, des sentiments
  • Ce qui n’est pas moi mais qui me ressemble, mêle les catégories du même et de l’autre : peut être rapproché de l’expression alter ego (« l’autre moi », « un autre je »), car autrui est à la fois un autre semblable à moi et différent de moi
    • Autrui n’est pas tant un autre moi-même qu’un sujet autre que moi, un autre sujet à part entière
      • Un « moi » au même titre que moi mais distinct de moi et irréductible à moi dans son style de vie et ses valeurs
        • dans sa liberté, le fait que tout homme puisse à chaque instant improviser un nouveau personnage
        • dans son histoire personnelle qui nous distingue irréductiblement les uns des autres (les multiples influences qui nous ont imprégné)
      • Autrui ne se confond pas avec moi et il n’est pas à ma place aussi
        • On ne peut vivre la vie de l’autre, on ne peut aimer à sa place, on ne peut mourir à sa place
        • On ne peut accéder au psychisme d’autrui : chacun ne pense que ses pensées
    • Platon : la métaphore du miroir : dans l’autre je peux retrouver mon reflet, il y a qque chose en chacun de nous qui est identique
    • Sartre, L’Être et le Néant : « le non-moi qui est comme moi »

– L’importance accordée au problème d’Autrui par la philosophie contemporain

  • Autrui porte un poids autrefois dévolu à Dieu, le Tout Autre
    • possible suite à l’effacement de Dieu (« la mort de Dieu »), le déclin de la transcendante absolue
      • la transcendance relative d’autrui est maintenant un problème digne d’intérêt en soi et plus par référence à une altérité plus essentielle

– L’éthique face à autrui

  • Le christianisme fonde la reconnaissance de l’existence de l’autre sur l’amitié et l’amour, c’est-à-dire les sentiments
    • « Voici mon commandement, aimez-vous les uns les autres comme je vous aime »
  • La relation juste, sans renoncer à mon identité = voir en l’autre à la fois un être semblable et un être différent
  • La sympathie(grec)/compassion(latin), l’empathie : une relation à autrui, se mettre à sa place, partager ses sentiments, imaginer la situation d’autrui >>> la base de sentiments moraux et des vertus

– L’autre me regarde : l’expérience du regard

  • le regard révèle l’existence de l’alter ego qui est celui qui nous regarde, c’est une intériorité qui s’ouvre sur une extériorité du monde
    • qui révèle des intentions, il a la possibilité de me mentir, de se jouer de moi
      • J.Lacan : la possibilité même du mensonge est la preuve de la réalité d’autrui
    • qui révèle des jugements dont je peux avoir à me méfier, mais peut-on dépasser cette crainte ?
  • Sartre : le regard n’est pas seulement porteur d’intention, mais il est aussi porteur d’un jugement qui par nature est objectivant, fait de nous un objet, nous pose là dans le monde (la honte : « j’ai honte de moi devant autrui »), autrui nous fige dans son regard, nous sommes réifiés, nus devant l’autre
    • L’homme s’aliène dans le regard de l’autre : Le regard de l’autre est violence, autrui est une menace, est aliénant, me dépossède de ma liberté, de mon humanité, le risque que l’autre me transforme en objet par son regard, il nous menace d’objectivation, de porter un jugement définitif sur moi, autrui me limite, me fige, autrui menace ma liberté, je suis un néant qui a à être, il me dit « voilà qui tu es »
      • « l’enfer c’est les autres » ne veut pas dire qu’il faut fuir autrui, mais seulement fuir les relations qui me pétrifient dans une identité qui me nuit et que je n’aime pas
    • L’autre me voit comme jamais je ne peux me voir, de l’extérieur, comme un objet ce qui m’incite à porter un regard sur moi-même : l’exemple de la honte (l’homme surpris en train de regarder dans le trou d’une serrure), je me vois en train de faire ce que je fais, l’expression : « si tu te voyais »
      • la honte du moi devant le regard d’autrui
  • Levinas : le regard d’autrui peut-être attente, porteur d’une demande, imploration, l’autre nous demande de limiter mon désir d’emprise, autrui est celui qui me commande d’être responsable de ma liberté pour lui, autrui m’appelle à cette responsabilité éthique
    • Alain : L’enfant qui est en demande, qui attend que je lui donne ma confiance

– Imitation des affects de l’autre

  • Spinoza : une ouverture originaire à autrui fondée sur le principe de l’imitation spontanée des affects
    • nous allons faire advenir ce que, pensons-nous, plaira aux autres, afin de bénéficier par imitation de leur propre joie
  • René Girard : le désir est infini, il ne s’épuise pas, il est recherche perpétuelle de l’autre
    • Le désir mimétique = le désir du désir de l’autre
      • il est aussi un désir de reconnaissance : désirer l’autre pour être désiré par l’autre

 

Puis-je vraiment connaître autrui ?

– Qu’est-ce qu’est autrui pour moi ? Comment il peut y avoir pour moi un autre moi ?

– Dans un 1er temps :

  • Autrui se donne à moi avec la même extériorité que les objets : on fait face à son apparence extérieure (son corps, son visage, ses vêtements)
    • Descartes, 2ème méditation : les hommes dans la rue sont des automates avec des chapeaux ?

– On ne peut directement connaître les pensées d’autrui

  • Je ne peux accéder à ses pensées que grâce au langage et son discours
    • Merleau-Ponty : on peut connaître autrui par le dialogue, le langage permet le contact avec l’autre avec plus de perspectives. Chaque protagoniste exprime sa pensée et se rend disponible pour écouter l’autre, ce qui peut déboucher sur une compréhension mutuelle

– Si autrui est pour moi l’inconnu

  • c’est peut-être moins par parce qu’il dissimule
    • c’est un sujet qui a son propre monde intérieur qui est distinct du mien et inaccessible, il garde un secret qui me demeure inconnaissable, une irréductibilité de l’altérité indépassable
  • que parce qu‘il est essentiellement divers et toujours en devenir, parce qu’il n’a pas d’identité propre, définitive

– Levinas : autrui est tout autre, on ne peut pas réduire l’autre à une image de soi, autrui me restera autre quelque soit les tentatives que je puisse faire pour l’annexer à moi, que ce soit par la guerre ou par l’amour, l’autre ne se laisse jamais assimiler

  • Un caractère inconnaissable de son intériorité, il se dérobe dans son intimité, autrui me résiste, il me demeure opaque, étranger, il nous échappe car il est infini, on ne peut le circonscrire à un objet
    • L’autre ne se laisse pas assimiler, je ne peux pas tout savoir de quelqu’un d’autre, autrui est celui qui est et qui me restera autre, une part d’autrui qui me restera pour toujours étrangère
    • Autrui m’échappe toujours : il ne correspondra jamais à ce que je pense de lui, je dois le penser non pas à partir de la catégorie de la totalité mais de celle d’infini
      • Il refuse une définition, une objectivation, une réification : il y toujours un surplus en l’autre par rapport à ce que je crois savoir de lui, en ce sens l’autre est vraiment autre, impossible à cerner une fois pour toute
      • Autrui est celui dont je respecte l’altérité
  • Le visage est ce que je peux voir d’abord d’un être humain (étymologie = videre = voir)
    • Le visage est « nu » parce qu’il est l’inqualifiable, il est l’altérite absolue
    • Le « Visage » est l’invisible dans le visible
      • dans Totalité et infini, le Visage n’est pas la figure comme partie du corps, on ne peut le placer dans l’ordre des objets, mais « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi : nous l’appelons Visage » : notre rapport à l’autre n’est pas une représentation ni une connaissance
  • L’autre c’est l’altérité, celui qui ne peut pas être réduit au même
  • Responsabilité pour autrui, Autrui découvert dans son visage, autrui me regarde = j’en suis responsable, le visage me demande et m’ordonne, la relation intersubjective est non symétrique (e.g. l’enfant, les rapports soignant-malade)
    • Dostoïevski « nous sommes tous responsables de tous et de tout et moi plus que les autres » et ce n’est pas de la culpabilité
    • Une éthique : le premier commandement qui m’est adressé par le visage d’autrui en tant qu’il échappe à tout pouvoir est « Tu ne tueras point » = prendre soin d’autrui, une responsabilité, sortir de la pure conservation de soi (persévérance dans l’être) pour faire passer l’autre avant soi en un « Après vous Monsieur ! », une abdication pour autrui
    • L’excendence : un pour-autrui, autrui me fait, comme malgré moi, me faire sortir de moi-même, une interruption de l’égoïsme, l’amour pour-soi devient l’amour pour autrui

 

Besoin de l'autre pour me construire

– La constitution d’une intersubjectivité, d’une coexistence

– L’homme est par nature un être relationnel, on a besoin de l’autre pour se construire, pour exister : l’identité de moi face à autrui

  • L’être humain, c’est quand il est 2 qu’il est vraiment 1 : le mythe des androgynes d’Aristophane, la fusion, nous aimerions que l’autre qui nous manque soit là, la tentative de surmonter un manque, le désir de combler la perte de l’unité fondamentale originaire, retrouver sa moitié exacte
    • L’amour est cette force qui pousse tout être humain à se compléter par son autre moitié
  • Socrate : on ne peut penser vraiment que dans le dialogue, il ne peut y avoir de véritable réflexion sans dialogue avec autrui et dans une entente harmonieuse (l’amitié)
  • Aristote
    • « l’homme est un animal politique » un être fait pour vivre en communauté, son pleine épanouissement ne se réalise que dans la communauté
      • vivre dans la solitude veut dire soit être une bête, soit être une divinité
    • et « l’homme est un animal rationnel » l’homme est capable de langage, mais pour parler il faut qu’il s’adresse à quelqu’un
  • Pascal, Les pensées : « tous les malheurs de l’homme viennent qu’il ne sait pas rester seul dans sa chambre »
    • Tout seul, nous sommes insuffisants, nous allons vers les autres, je souffre quand je suis seul mais je souffre également quand je suis avec les autres
  • Schopenhauer : la fable des 2 hérissons qui ont froid, la parabole des porcs-épics
    • Ils se rapprochent l’un de l’autre pour se réchauffer car ils ont froid = nous avons besoin d’être avec les autres
      • Mais du coup ils se piquent = lorsque nous sommes avec les autres, nous sommes déçus
  • Hegel, la Phénoménologie de l’esprit (1807) : l’affirmation de la conscience de soi n’est possible qu’à travers la reconnaissance d’autrui, autrui est essentiel à la constitution de la conscience de soi, autrui devient la médiation entre soi et soi
    • L’enjeu est la reconnaissance : devenir soi-même en affrontant le regard de l’autre homme, à travers le désir de l’autre, je veux m’affirmer
      • L’homme ne peut vivre son humanité que dans son rapport à l’altérité : pour Hegel, à l’origine le moteur de la communauté humaine n’est pas le besoin (comme chez Hobbes) mais le désir de la reconnaissance
        • le véritable enjeu n’est pas matériel mais spirituel : le désir de reconnaissance = le véritable moteur de l’histoire
          • le PACS ne suffit pas, c’est le mariage pour une reconnaissance intégrale
        • Malgré notre certitude subjective d’exister, ce n’est pas suffisant, on a aussi besoin du regard de l’autre pour que cette certitude devienne une vérité objective = une vérité partagée avec les autres, le désir d’être reconnu par l’autre homme
          • Imposer à l’autre notre désir : un rapport conflictuel
          • On construit son identité en fonction de l’autre, d’une altérité, d’une opposition adverse (e.g. haïr quelqu’un, c’est se définir en référence à lui) : la contradiction est un moteur
          • Les sociétés humaines sont fondamentalement mues par le conflit : l’homme ne peut concevoir la reconnaissance que dans l’inégalité et l’asservissement, c’est pourquoi elle doit se concrétiser dans une lutte à mort
          • La dialectique du maître et de l’esclave : la lutte pour la reconnaissance est la lutte de 2 consciences visant l’affirmation de l’une sur l’autre
            • une dialectique car c’est une lutte et une opposition entre 2 consciences, dont l’issue est une relation de dominant à dominé
            • C’est un conflit des désirs, une lutte des désirs pour les mêmes objets (dans un désir je veux m’affirmer, pas comme dans un besoin), et cette dialectique ne se termine qu’avec la renonciation de l’un en faveur de l’autre : l’un (l’esclave) reconnaît la supériorité de l’autre (le maître)
            • L’esclave a fait quelque chose que le maître n’est pas capable de faire : renoncer à son désir, être plus puissant que son désir. L’esclave par son travail va maîtriser les choses et acquérir son indépendance et va devenir le maître de son maître : « le travail rend libre »
            • Le maître n’a pas été capable d’être plus fort que son désir. Le maître n’a pas eu peur de la mort alors que l’esclave a préféré conserver sa vie (la servitude est essentiellement conservation de la vie). Mais le maître va devenir l’esclave de son esclave (le maître n’a pas le savoir-faire de son esclave et en devient donc dépendant)
  • Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique (une variante sur le mythe de Robinson Crusoé, initialement écrit par Daniel Defoe) : sans autrui la réalité devient incertaine, autrui est ce qui nous permet de rendre cohérentes nos perceptions, sans autrui le monde perd toute son objectivité
    • Autrui garantit la véracité de mes perception
      • Robinson comprend qu’en l’absence d’Autrui il est incapable de distinguer par lui-même la différence entre une hallucination et une perception réelle
    • Ma relation à l’autre fonde l’existence pour nous d’un mode objectif commun : l’intersubjectivité est condition de l’objectivité
      • Autrui constitue une autre perspective, un autre point de vue sur le monde que le mien : la réalité de ma perception de l’objet est garantie par sa coïncidence avec les autres perceptives sur lui
        • le rôle séparateur nécessaire du père dans la fusion entre la mère et son bébé
    • Autrui permet le décollement de l’objet par rapport au sujet
      • En l’absence d’autrui la conscience et son objet ne font plus qu’un : je ne perçois l’objet comme chose distincte de moi qu’en tant qu’autrui s’immisce entre lui et moi, que j’imagine la possibilité d’autres regards sur lui

– Kant : Autrui est une disposition intérieure à tenir compte dans mes relations avec les autres

  • La morale kantienne (éthique déontologique) : une seule obligation morale, l’impératif catégorique, dérivé du concept du devoir, la maxime de la pensée élargie commande à se placer du point de vue d’autrui, la considération d’un maximum de points de vues possibles
    • Le test qu’une personne devrait faire pour vérifier la qualité d’une action est de l’universaliser (s’imaginer que tout le monde agit de cette manière) et de vérifier si l’action ne devient pas contradictoire

– Le concept du droit : la limitation de ma propre liberté par le concept de la liberté de l’autre

  • déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Ma liberté s’arrête ou commence celle d’autrui »

– Heidegger : autrui est pensé à partir du concept de l’être-avec qui est un existential (une catégorie a priori de l’existé), autrui relève de la catégorie de l’incontournable (je ne peux me soustraire de la présence d’autrui, je ne peux QUE le rencontrer

  • Autrui est incontournable, on ne peut le contourner, il est sur notre passage, on ne peut que le rencontrer
  • Mais dans cette rencontre je ne pourrais faire le tour d’autrui, autrui m’échappe

 

Hobbes « l’homme est un loup pour l’ homme » - Homo homini lupus est

– « l’homme est le pire ennemi de son semblable, ou de sa propre espèce »

  • A « l’état de nature » l’égoïsme de l’auto conservation, de la survie entraîne une rivalité généralisée (« la guerre de tous contre tous ») : les rapports de chacun avec tous les autres sont commandés par l’impératif de la survie individuelle
    • une compétition entre les hommes
  • une vision pessimiste de la nature humaine, l’homme ne ressemble pas au « bon sauvage » (Diderot) mais bien à un être sans scrupules, poursuivant si besoin ses intérêts au détriment des autres : la figure du loup, car le loup c’est l’ennemie, celui dont on a tout à craindre et contre lequel il faut se protéger

– Plaute « Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non novit » = « Quand on ne le connaît pas, l’homme est un loup pour l’homme ») signifie que l’homme prend pour un loup l’homme qu’il ne connaît pas : la peur de l’inconnu et non la violence des humains

– Contrairement à l’adage hobbsien il faut donc  dire (hélas !) que  « l’homme n’est pas un loup pour l’ homme » car l’homme est le seul animal capable d’humilier  son semblable  pour le seul plaisir de ressentir par contraste sa supériorité

– Hegel : au premier moment de la rencontre entre les hommes il y a conflit des désirs sur les mêmes objets de désirs (la dialectique maître/esclave) qui permet la reconnaissance et l’affirmation de tout homme

  • mais grâce à ces premiers moments du conflit, il y a dépassement, sublimation progressive, renoncement à ses désirs, renoncement à son point de vue par la culture, la société : le droit, la vie civile, la vie économique

– Nietzsche « Il répugne à la délicatesse ou plutôt à la tartufferie des hommes contemporains de se représenter à quel point la cruauté était la réjouissance préférée de l’humanité primitive et entrait comme ingrédient dans presque tous ses plaisirs »

  • Jadis, le besoin de cruauté paraissait alors innocent, l’homme le satisfaisait sans aucune mauvaise conscience. Le goût pour la domination et la cruauté était assumé comme un attribut normal de l’humanité
  • Mais aujourd’hui l’homme n’assume plus comme naturel cette délectation. Une morale hypocrite lui a appris à avoir honte de ces instincts et à rougir de sa cruauté.

– Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation : évoque le penchant naturel de l’homme à l’agression, rendant très difficile la réalisation du précepte de l’amour du prochain ou amour universel

  • « Il n’y aurait aucun sens ni aucune nécessité d’interdire le meurtre si l’homme n’y aspirait pas fortement. La passion pour le meurtre est première. La morale est une construction historique secondaire. » Malaise dans la culture, Freud
  • « L’homme n’est pas cet être débonnaire au cœur assoiffé d’amour dont on dit, qu’il se défend quand on l’attaque. Mais il porte en lui des pulsions agressives, pulsions de destruction. L’homme est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de le martyriser, de le tuer. Homo homini lupus. » Malaise dans la culture, Freud

 

Spinoza « l’homme est un dieu pour l’homme » - Homo homini Deus est

– Spinoza, dans le scolie, proposition 35 de la partie 4 de l’Éthique

  • Par la cité, par le travail solidaire, l’entraide, les hommes sont bien les uns pour les autres des dieux
    • Les efforts de chacun, même si à des degré divers, à la prospérité de tous (un homme compétant est toujours un dieu à ceux qui font appel à ses services)
  • Il fait partie de ma félicité que les autres soient heureux aussi
    • Un altruisme qui est un égoïsme bien compris : je suis plus heureux à l’être avec les autres qu’à l’être tout seul, comme je suis plus intelligent par les autres que dans la solitude
    • Par les affects d’imitation, le malheur de l’autre me rend malheureux

– Dieu est absolument différent de l’homme et il faut lutter contre les représentations anthropomorphiques. L’idée de dieu est l’idée d’une absolue perfection, d’un être qui incarnerait la toute puissance, l’omniscience, un être qui serait tout amour, toute justice

  • La réalité divine est donc pensée comme absolument autre. Elle est sans rapport avec ma finitude et la révèle par contraste
  • Mon rapport à l’autre n’est donc pas mon rapport à Dieu puis que l’autre doit toujours être aussi pensé comme semblable

– dans le phénomène charismatique : le chef politique ou spirituel est adulé comme un dieu

– dans les cas d’idéalisation amoureuse

– pour l’enfant qui considère d’abord ses parents comme des géants tout puissants

– Sénèque, « l’homme est une chose sacrée pour l’homme » – Cæcilius Statius, que « l’homme est un dieu pour l’homme »

– Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion : « Les deux maximes opposées homo homini deus et homo homini lupus se concilient aisément. Quand on formule la première on pense à quelque compatriote. L’autre concerne les étrangers. »

  • Cette ambivalence des relations humaines, antithèse dont les énoncés sont proverbiaux, est souvent reprise dans la tradition intellectuelle occidentale. Dans la lignée de Montaigne ou Hobbes
Héraclite

« le combat est le père de toutes choses, il est le roi » la vie est une lutte, un rapport de force

Aristote

« La connaissance de soi est un plaisir qui n’est pas possible sans la présence de quelqu’un d’autre qui soit notre ami ; l’homme qui se suffit à soi-même aurait donc besoin d’amitié pour apprendre à se connaître soi-même »

Jésus

« Voici mon commandement, aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Le plus grand amour que quelqu’un puisse montrer, c’est de donner sa vie pour ses amis. »

Pascal

Les pensées : « tous les malheurs de l’homme viennent qu’il ne sait pas rester seul dans sa chambre »

A. Schopenhauer

« Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer. » §396, Parerga et Paralipomena

« La sociabilité de chacun est inversement proportionnelle à sa valeur intellectuelle, et dire de quelqu’un : Il est sauvage signifie déjà presque : c’est un homme de qualité. »

« Oui, ce que vous nous racontez là est certainement vrai. J’y reconnais mes propres chiens. Ils sont supérieurs aux hommes. J’ai […] un caniche, et quand il fait une bêtise, je lui dis : fi, tu n’es pas un chien, tu n’es qu’un homme. Oui, un homme ! Tu devrais avoir honte. Alors il est tout honteux et va se coucher dans un coin. » Tout le monde se tut, tandis que Schopenhauer souriait férocement. […] Je lui dis alors à haute voix : « Herr Doktor, un homme qui appelle son chien ‘homme’ quand il veut l’injurier, un tel homme, ne devrait-on pas l’appeler ‘chien’ quand on veut lui faire honneur ? » […] Schopenhauer dit alors : « Mais oui, je n’aurais rien contre. »

«  [..] et en ce qui concerne les gens, la société, qui est, je crois, encore plus sotte que partout ailleurs – elle ne me dérange pas, il y a trop longtemps que la fréquentation des hommes me dégoûte et que je sais qu’ils ne valent pas la peine de perdre mon temps avec eux : ils forment partout, vu de l’extérieur, une collection de caricatures, du point de vue de l’esprit, un hôpital de fous, et pour le caractère moral, un cabaret mal famé. Les exceptions sont très rares et ont toutes fait choix d’un petit coin pour s’abriter. je vis donc en solitaire, avec mon caniche blanc, une bonne bête très intelligente, avec ma bibliothèque que j’ai fait venir, et je suis bien loin de m’ennuyer, le temps défile trop vite. »

Schopenhauer, le récit d’un drame éternel >>> https://www.schopenhauer.fr/multimedia.html

Émissions de France Culture consacrées à Schopenhauer >>> https://www.schopenhauer.fr/multimedia/emissions-radio.html

Hegel

« chaque conscience poursuit la mort de l’autre »

« le travail rend libre »

La Dialectique du maître et de l’esclave >>> https://www.youtube.com/watch?v=AIMZhv5Jy9g

Spinoza

scolie de la proposition 35 de la partie 4 de l’Éthique « L’homme est un dieu pour l’homme »

Dostoïevski

« nous sommes tous responsables de tous et de tout et moi plus que les autres » : ce n’est pas de la culpabilité

Nietzsche

« chacun porte en soi une image de la femme tirée d’après sa mère, c’est par là qu’il est déterminé à respecter les femmes en général ou à les mépriser ou à être totalement indifférent à leur égard »

Baudelaire

« l’autre est à la fois proche et lointain »

Bergson

Les Deux Sources de la morale et de la religion : « Les deux maximes opposées homo homini deus et homo homini lupus se concilient aisément. Quand on formule la première on pense à quelque compatriote. L’autre concerne les étrangers. »

Husserl

« la co-existence précède l’existence »

Valérie

« un homme seul est toujours en mauvaise compagnie » car il est seul avec sa honte et sa culpabilité

J.Lacan

La possibilité même du mensonge est la preuve de la réalité d’autrui

Sartre

« autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même »

L’Être et le Néant : « le non-moi qui est comme moi »

Levinas

« La manière dont se présente l’autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons Visage »

« nous sommes engagés fatalement et comme malgré nous pour un autre, qui nous attire d’autant plus qu’il nous semble hors de la possibilité d’être rejoint »

==================== LEXIQUE =======================

Altérité : renvoie à ce qui est autre, à ce qui est extérieur à un « soi », à une réalité de référence, qui peut être l’individu, le groupe, la société, la chose, le lieu

Altruisme : un dépouillement du sujet au profit d’autrui

Compassion : du latin : cum patior, « je souffre avec » et du grec sym patheia, sympathie, sentiment qui nous fait éprouver la souffrance d’autrui, compatir = souffrir avec l’autre, ressentir la souffrance de l’autre. Elle est animée d’une intention d’amour, philia ou agapè, entraînant une réaction de solidarité active, voire engagée. Il existe souvent une confusion entre pitié (sentiment) et compassion (vertu)

  • Peut se décliner en trois niveaux tel que le décrit le dalai lama : le premier consiste en la capacité de voir l’autre comme un autre soi, le deuxième dans la capacité de s’échanger avec autrui pour mieux comprendre la réalité de ses souffrances, notamment par le processus de la visualisation. La troisième consiste à considérer l’autre comme plus important que soi, aboutissant à la Grande compassion qui consiste en toute situation à prendre la perte pour soi et à offrir le gain à autrui.

  • https://www.franceculture.fr/emissions/la-vie-interieure/la-compassion

Empathie : la reconnaissance et la compréhension des sentiments et des émotions d’un autre individu, en langage courant, rendu par l’expression « se mettre à la place de l’autre »

la pitié : la source « est la répugnance innée à voir souffrir son semblable » est pour Rousseau le fondement de la moralité

la facticité : Sartre « nous ne sommes que la sommes de nos actes »

Solipsisme : du latin solus (seul) et ipse (soi-même), attitude philosophique (e.g. Descartes) l’acte par lequel un sujet se saisit comme étant seul avec lui-même et ainsi radicalement coupé du monde et des autres hommes, privilégie la réflexion sur le soi, refoule la notion d’autrui, penser à partir de soi-même

Chosifier autrui : l’enfermer dans une définition, « tu es ça et rien d’autre »

Dialectique socratique : une méthode d’accès au vrai par répulsion du faux, une technique de discours où on atteint le vrai par élimination successive et rationnelle du faux, repose sur le principe de la contradiction, moteur de la perfectibilité du savoir, montre la nécessité du faux pour que s’établisse le vrai : la contradiction est le moteur de la pensée.

Dialectique hégélienne : le processus par lequel s’accomplit le vrai par la contradiction

La maïeutique : l’art de faire émerger la vérité d’un esprit, tout homme est déjà détenteur de la vérité, il l’a en lui mais sans en être conscient, lui faire dire la vérité, le rôle du langage

Le pour-soi : la conscience

L’en-soi : la chose inerte, opaque et dans conscience

La conscience : la faculté de nous rapporter au monde qui nous entoure, notre outil principal de notre connaissance du monde

L’intentionnalité (Husserl) : la conscience est ouverture au monde, toujours conscience de quelque chose

Leib : un corps de chair, incarnation d’une conscience

Korper : un corps physique, un corps organique qui éprouve des sensations

La phénoménologie : philosophique qui se contente de décrire les phénomènes

Une substance : une chose qui existe en telle façon qu’elle n’a besoin que de soi-même pour exister

=================== CONFERENCES / MOOC / DOCUMENTATION =================

Homo homini lupus est >>> https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_homini_lupus_est

Faut-il craindre le regard d’autrui ? >>> https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/bac-philo-2eme-session-44-faut-il-craindre-le

La relation à autrui est-elle nécessairement conflictuelle ? >>> https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/bac-blanc-philo-24-dissertation-la-relation-avec-autrui-est

A propos de Levinas >>> https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/actualite-philosophique-dan-arbib-propos-de

Misrahi ÉCONOMIE ET BONHEUR >>> https://www.youtube.com/watch?v=U-_4fEGbSM8

Sartre, L’être et le néant : Existe-t-on pour autrui ? >>> https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/sartre-letre-et-le-neant-44-existe-t-pour-autrui

Comprendre l’autre >>> https://www.franceculture.fr/conferences/la-comprehension-dautrui

L’autre en Philosophie >>> http://www.maisonpop.fr/l-autre-en-philosophie